Le Qaujimajatuqangit (savoir traditionnel) inuit à son meilleur

Le savoir traditionnel inuit a permis de délimiter le secteur de recherches. La technologie et la méthodologie archéologiques marines et terrestres ont été des outils indispensables à une recherche scientifique approfondie et à la découverte finale des épaves.

« …sans le savoir traditionnel, il aurait été difficile de lancer les recherches : nous n’aurions pas su où chercher et nous n’aurions jamais trouvé le navire. Personne n’aurait pris la peine de chercher en raison de l’ampleur du secteur. »

David Woodman

Histoires orales des Inuits

Le savoir traditionnel transmis de génération en génération a permis de boucler la boucle près de 170 ans après que les Inuits furent témoins du sort tragique et funeste de l’expédition Franklin. Apprenez-en davantage sur la façon dont ces histoires ont mené à la découverte des épaves.

  • Histoires orales des Inuits dans les années 1850

    En 1850, les équipes de recherche de la Marine royale découvrent que Franklin a passé l’hiver sur l’île Beechey, mais ne trouvent aucune information au sujet de la direction qu’il prit ensuite.

    Quatre ans plus tard, en 1854, John Rae, explorateur pour le compte de la Compagnie de la Baie d’Hudson apprend par l’intermédiaire des Inuits de la baie Pelly et de Repulse Bay, au Nunavut, qu’une quarantaine d’hommes blancs auraient été aperçus en 1848 sur les rives ouest de l’île du Roi-Guillaume se dirigeant vers le sud, après que leurs navires eurent apparemment été pris par la glace.

    Les Inuits racontent qu’ils trouvèrent plus tard les corps d’une trentaine d’hommes plus au sud, près de l’embouchure de la rivière Back sur la côte continentale. Rae consigne soigneusement ces récits et obtient des objets de l’expédition de Franklin que les Inuits avaient récupérés en faisant du troc.

    Carte de l'île King William
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    En 1859, une expédition, menée par le capitaine Francis Leopold McClintock, découvre une note laissée par l’expédition de Franklin dans un cairn dans le coin nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume. Ce document dévoile comment les navires furent coincés par la glace dans les environs de l’île en 1846, la mort de Franklin en juin 1847, et l’abandon du navire en avril 1848 par les 105 membres survivants de l’équipage. Ces derniers décidèrent de quitter les navires et de se replier sur la terre ferme pour se diriger vers le poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson le plus proche, à plusieurs centaines de kilomètres au sud.

    McClintock trouve de nombreuses traces de ce passage, notamment des corps de membres de l’équipage morts au cours de cette longue marche. Il apprend également au cours de ses rencontres avec les Inuits que les deux navires sombrèrent plus tard, l’un au large de la côte ouest de l’île du Roi-Guillaume et l’autre à un endroit appelé « Ugjulik» (Ook-joo-lik).

  • Histoires orales des Inuits dans les années 1860 et 1870
    La carte dessinée nomme l'Île du Roi-Guillaume au centre vers le haut. Il y a deux autres îles; une en haut à la droite de l'image et une au bas de l'Île du Roi-Guillaume.
    Croquis du territoire du Roi-Guillaume fourni par Inukpujijuq à Charles Francis Hall en 1869.
    ©Bibliothèque de livres rares Thomas Fisher, Université de Toronto

    Charles Francis Hall, un journaliste américain, prend le relais des recherches et se met en quête de nouvelles preuves. Après avoir passé plusieurs années dans l’Arctique, voyageant et vivant auprès des Inuits, il recueille de précieux témoignages inuits.

    Il est important de préciser qu’il était accompagné des interprètes Taqulittuq et Ipiivik. En 1869, il apprend que l’épave d’Ugjulik est située au large de la côte ouest de la presqu’île Adelaide; le mot « Ugjulik» (plusieurs orthographes possibles) désigne un terrain de chasse aux phoques et signifie « là où se trouvent les phoques barbus ».

    Hall ne se rend pas personnellement sur les lieux, mais il recueille des renseignements précis d’informateurs inuits qui l’informent que l’épave se situe au nord-est de l’île O’Reilley. L’un des informateurs, un Inuit nommé Inukpujijuk (In-nook-poo-zhe-jook), montre sur une carte marine de l’Amirauté que Charles Francis Hall utilisait, l’emplacement précis de l’épave et dessine même sa propre carte indiquant ledit emplacement.

    Hall apprend qu’un Inuit avait trouvé le navire encore à flot prisonnier de la banquise, un printemps, et qu’il a aperçu des preuves de l’abandon du navire par l’équipage. Par la suite, des Inuits sont montés à bord pour récupérer le plus d’objets possible avant que le navire ne sombre. Ces derniers ont même découvert le corps d’un des membres de l’équipage à l’intérieur.

    La dernière expédition ayant lieu au XIXe siècle pour tenter de résoudre cette énigme est menée par le lieutenant Frederick Schwatka, un officier de la cavalerie américaine, de 1878 à 1880. Grâce aux interprètes, notamment Ipiivik, il recueille de précieux témoignages sur l’expédition, et plus important pour nous, des renseignements sur l’épave d’Ugjulik. Il apprend que le navire a sombré, au large de Grant Point (selon ses déductions) à la pointe nord-ouest de la presqu’île Adelaide.

  • Histoires orales des Inuits et recherches modernes

    Bien que l’intérêt concernant le sort de l’expédition de Franklin et de ses navires ne faiblit pas, il faut attendre plus de 80 ans avant que les recherches reprennent. Au début des années 1960, les chercheurs entreprennent de trouver l’épave d’Ugjulik en explorant le long des rivages et en plongeant dans les eaux glacées.

    Le chercheur et explorateur canadien David C. Woodman reprend la recherche des épaves. Il publie un livre majeur sur le sujet en 1992 intitulé Unravelling the Franklin Mystery: Inuit Testimony. Cette étude approfondie rassemble et réexamine les témoignages des Inuits. Il s’agit d’un ouvrage de référence important.

    Dès les années 1990, Woodman passe plusieurs années à chercher personnellement l’épave d’Ugiulik, en utilisant des méthodes de recherche sur la banquise au printemps, et en collaborant avec des partenaires, notamment des Inuits de la région membres de l’équipe. Malheureusement, ses recherches répétées ne débouchent pas sur la découverte de l’épave.

  • Combinaison du savoir traditionnel et des outils de recherche contemporains
    Un homme Inuit est près d’un cercle construit de pierres. Le terrain autours de lui est plat et stérile.
    Louie Kamookak, historien et enseignant à Gjoa Haven, membre du comité consultatif, raconte que ces ronds de pierres montrant la présence antérieure de campements inuits sont communs à travers le Nunavut.

    C’est au début des années 1990 que l’équipe d’archéologie subaquatique de Parcs Canada s’implique dans la recherche des épaves.

    En 1997, l’équipe participe à une importante recherche de l’épave d’Ugjulik en collaboration avec des partenaires gouvernementaux et non gouvernementaux, dont David Woodman et le chercheur inuit Louie Kamookak, qui vit à Gjoa Haven, la communauté la plus proche du secteur de recherche proposé.

    Après cette recherche infructueuse, Parcs Canada continue de travailler étroitement avec Louie Kamookak qui transmet ses connaissances traditionnelles relatives aux noms de lieux régionaux et à l’expédition de Franklin qu’il tenait des aînés.


    « Dès le début, notre objectif était d’exploiter les récits oraux inuits et la meilleure technologie du Canada dans le but de trouver les épaves. »

    Alan Latourelle, ancien directeur général de Parcs Canada

    L’équipe originale était composée de détenteurs de savoir inuit, dont Louie Kamookak, ainsi que de membres de Parcs Canada, de la Garde côtière canadienne, du Service hydrographique du Canada et, fait important, du gouvernement du Nunavut.

    Parcs Canada prend la direction de la recherche des épaves et les archéologues du gouvernement du Nunavut, sous la direction de Douglas Stenton, se lancent en parallèle dans des travaux de reconnaissance archéologique terrestres. L’un des aspects essentiels de ces travaux consiste à localiser les anciens lieux habités par les Inuits, afin de trouver des artéfacts venant du bateau ou de l’épave.

    Dans le cadre de ce projet, le recours au savoir inuit a été constant. Parcs Canada et le gouvernement du Nunavut ont régulièrement consulté Louie Kamookak ainsi que d’autres résidents de Gjoa Haven et de Cambridge Bay.

La découverte finale

Image sonar d’une épave de navire située à la droite d’un ombrage au milieu de l'image.
Image sonar du HMS Erebus au fond de l’océan.

Pendant six ans l’équipe cherche l’épave d’Ugjulik à l’aide de sonars à balayage latéral. Malgré des semaines de recherches laborieuses et infructueuses d’exploration du fond marin du secteur de recherche, l’exactitude des témoignages oraux des Inuits n’est jamais remise en question.

Les méthodes employées et perfectionnées au fil des ans aboutissent à un résultat en 2014 : des membres de l’équipe du gouvernement du Nunavut découvrent sur une île située dans le secteur de recherche deux artéfacts provenant de l’épave d’Ugjulik cachés par un Inuit inconnu sur une île.

Immédiatement à la suite de cette découverte, Parcs Canada mène ses recherches marines à proximité du lieu de découverte et peu de temps après l’équipe Parcs Canada localise l’épave du HMS Erebus au nord-est de l’île O’Reilley, près de l’emplacement indiqué par Inukpujijuk à Charles Francis Hall.